Unesco

L’impact des conflits armés sur le patrimoine : 349 sites culturels endommagés en Ukraine

Publié le 12/04/2024

L’UNESCO confirme que depuis le 24 février 2022 ce sont 349 sites culturels qui ont été endommagés par la guerre en Ukraine (donnée du 27 mars 2024). Ces sites regroupent des musées, des immeubles historiques ou artistiques, des édifices religieux, des monuments, bibliothèques et archives. 

Les biens culturels étroitement surveillés en temps de conflits armés

L’UNESCO a comme l’une de ses principales missions la protection du patrimoine naturel et culturel. C’est un engagement commun de préserver notre héritage et de le transmettre aux générations futures.( Site UNESCO

En cas de conflits armés ou de catastrophes naturelles, une organisation indépendante, neutre, non gouvernementale et sans but lucratif a été créée en 1996 afin de préserver le patrimoine, le Bouclier Bleu

Ce sont quatre OING (organisation internationale non gouvernementale) qui travaillent avec et pour l’UNESCO et qui sont à l’origine de la fondation de cet organisme :

  • le Conseil international des Monuments et Sites (International Council on Monuments and Sites – ICOMOS)
  • le Conseil international des Musées (International Council of Museums – ICOM)
  • la Fédération internationale des Associations de Bibliothécaires et d’Institutions (International Federation of Library Associations and Institutions – IFLA)
  • le Conseil international des Archives (International Council on Archives – ICA).

Le Bouclier bleu fait référence à l’emblème désigné lors de la Convention de la Haye en 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé. Il permet d’identifier visiblement les biens qui doivent être protégés.

A l’heure actuelle, 29 comités nationaux agissent à travers le monde sous la supervision du Conseil International du Bouclier Bleu. La Belgique possède son propre comité national.Blue Shield Belgium

Concrètement, le Bouclier Bleu possède 6 objectifs majeurs : 

  • Protéger le patrimoine culturel et naturel matériel et immatériel des effets des conflits et des catastrophes environnementales ;
  • promouvoir la ratification, le respect et la mise en œuvre de la Convention de La Haye de 1954 et de ses protocoles ;
  • sensibiliser à l’importance de la protection du patrimoine culturel dans les situations d’urgence ;
  • promouvoir et fournir une formation pertinente aux personnes chargées de prévenir, d’atténuer ou de réparer les dommages causés au patrimoine culturel lors de conflits et de catastrophes, ainsi qu’aux personnes chargées de prévenir le trafic illicite d’objets pillés (y compris les professionnels du patrimoine, les forces armées, les autres intervenants en cas d’urgence et les personnes chargées de prévenir le trafic illicite) ;
  • promouvoir un engagement et une participation généralisés à la protection des biens culturels ;
  • encourager la coopération avec et entre les personnes impliquées dans les situations d’urgence.

( Liste issue du site officiel du Bouclier Bleu

La situation en Ukraine

Depuis le début de la guerre en 2022, l’UNESCO effectue régulièrement une évaluation des dommages subis par les biens culturels en Ukraine. Depuis mars de cette même année, l’UNESCO et le Bouclier Bleu collaborent étroitement avec les autorités ukrainiennes pour marquer d’un bouclier bleu les sites culturels importants. L’utilisation de ce signe distinctif indique que les sites ainsi marqués bénéficient de la protection du droit international.

C’est à la suite de ce suivi régulier qu’il a été confirmé le 27 mars 2024 que 349 biens culturels ont subi des dommages dus aux combats armés actuellement en cours sur le territoire ukrainien.

La situation critique du patrimoine ukrainien est bien connue de la communauté internationale, qui met en œuvre des actions concrètes pour y remédier. Un exemple notable est l’inscription en urgence du centre-ville d’Odessa sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO en janvier 2023, simultanément accompagnée de son inscription sur la liste du patrimoine mondial en péril. De plus, le Comité pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé a tenu une première session extraordinaire très tôt après le déclenchement officiel de la guerre, à savoir en mars 2022. Durant cette première session extraordinaire le Comité a notamment invité l’Ukraine à demander l’inscription de ses biens culturels les plus importants sur la Liste internationale des biens culturels sous protection renforcée. Cette inscription a été réalisée pour respecter le deuxième protocole. En effet, ce dernier prévoit une protection renforcée uniquement pour les biens de la plus haute importance. Pour les autres, ils bénéficient d’un statut de protection simple. 

 Ensuite, une autre session extraordinaire dédiée à l’Ukraine a eu lieu en septembre 2023, permettant la mobilisation de fonds pour l’acquisition d’équipements destinés à la protection des biens culturels. Cette session a également renforcé les compétences du personnel militaire et judiciaire ukrainien, et a temporairement placé sous protection renforcée plusieurs biens culturels ukrainiens. Lors de sa session ordinaire en décembre 2023, le Comité a étendu ce statut provisoire à d’autres biens culturels ukrainiens.

En complément de ces actions, les comités nationaux du Bouclier bleu contribuent également à la protection du patrimoine ukrainien. Par exemple, le Bouclier bleu belge a collecté l’équivalent de 10 000€ en matériel de protection, comprenant des déshumidificateurs, des étagères, des générateurs, et divers autres équipements, provenant d’archives, de musées et de bibliothèques, entre autres. En partenariat avec FARO (Vlaams steunpunt voor cultureel erfgoed), l’institution flamande pour le patrimoine culturel, le Bouclier Bleu a expédié ces fournitures à Kiev, où elles ont été prises en charge par l’organisation « Heritage Emergency Response Initiative (HERI) » pour leur redistribution. ( article Blue Shield Belgium

Entretien avec M. Goes

Afin d’obtenir des informations supplémentaires de la part d’un expert sur ces questions, nous nous sommes entretenus avec Benjamin Goes, qui préside le groupe « Biens culturels » de la CIDH (Commission Interministérielle de Droit Humanitaire) et assure la coordination des travaux pour la Belgique au sein du Comité pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé.

Comment la Belgique aide-t-elle concrètement à la préservation du patrimoine lors de conflits armés ? Et comment cela s’est-il déroulé en Ukraine ? 

Benjamin Goes. Via des associations, le Blue Shield notamment, il y a eu une série de choses organisées. Via les Affaires étrangères et la coopération au développement, des mécanismes ont également été mis en place, notamment des soutiens financiers par l’UNESCO. Ce sont donc par ces deux volets, le volet associatif et le volet public, que la Belgique a agi pour le patrimoine en Ukraine. »

Quel est le rôle du groupe “Biens culturels” de la CIDH ?

 B.G. La Commission Interministérielle de Droit Humanitaire, c’est donc la Commission chargée de mettre en œuvre la Convention de Genève et les droits humanitaires en Belgique. Cette commission réunit des experts de différents départements sans budget propre, chacun travaille dans ses compétences en tant que relais. Pour rendre ses travaux efficaces, plusieurs groupes de travail ont été créés. Un va gérer tout ce qui concerne la législation, par exemple, et qui est présidé par la Justice. Un autre groupe s’occupe plutôt de la préparation des conférences internationales et est piloté par la Croix Rouge. Et donc, celui qui s’occupe des biens culturels, c’est le volet du droit humanitaire qui concerne la protection des biens culturels dont la convention “de base” est la Convention de La Haye de 1954.

 Nous, nous chargeons de la coordination pour la mise en œuvre de la Convention de 1954. C’est donc un groupe de travail beaucoup plus large car nous travaillons avec les Communautés, les Régions, les associations d’experts, le Bouclier Bleu… Par exemple, la Commission en séance plénière concerne les départements fédéraux mais les observateurs sont les Régions et les Communautés ainsi que la Croix Rouge. 

Nous coordonnons également la présence de la Belgique lors de réunions statutaires pour la Convention de 1954. Nous avons également siégé 8 ans au Comité International à l’UNESCO et j’ai présidé le Comité pendant 2 ans pendant la crise au Mali. Donc tout ceci est grâce au travail de ce groupe qui est interfédéral, qui réunit des personnalités de toutes les composantes de l’État.

Quel a été le rôle de la Belgique dans le cadre des réunions extraordinaires organisées suite à l’invasion de la Russie en Ukraine? 

B.G.Nous sommes intervenus avec une position claire et forte lors des réunions extraordinaires. La première était plutôt symbolique pour marquer le soutien à l’Ukraine et amener la Russie à prendre un certain nombre d’engagements. La deuxième, il y avait déjà eu à ce moment-là beaucoup de destructions, ce qui a débouché sur l’inscription des biens sous protection renforcée. La première réunion était assez rapide, l’objectif était avant tout de faire le point et de montrer le soutien politique à l’Ukraine en matière de protection des biens culturels puisque les dégâts étaient déjà visibles.

La position de la Belgique en 2022 était déjà la suivante :

  • Condamnation de l’invasion russe ; 
  • Demande que les Parties acceptent de manière volontaire l’application de la convention et du Deuxième Protocole (article 3 Protocole II) ; 
  • Demande à la Russie, vu les attaques déjà enregistrées sur les biens culturels à l’époque, de respecter ses engagements de protection des biens culturels en tant que Partie à la Convention du Patrimoine mondial et plus particulièrement à son article 6 3 : « Chacun des États parties à la présente convention s’engage à ne prendre délibérément aucune mesure susceptible d’endommager directement ou indirectement le patrimoine culturel et naturel visé aux articles 1 et 2 qui est situé sur le territoire d’autres États parties à cette convention. » Cette disposition ne vise pas uniquement le patrimoine mondial et les deux États sont également parties à cette Convention. 
  • Rappel du mécanisme de Safe Haven (Le principe de safe haven dans la protection du patrimoine pendant les conflits armés consiste à désigner des sites et des biens culturels comme des zones protégées où ils ne devraient pas être attaqués, endommagés ou détruits. Cela repose sur des accords internationaux et nationaux).